Murakami sur le rivage

Clod

9 mars 2021

Je le répète, pour ceux du fond qui roupillent, qu’il est judicieux pour un illustrateur de chercher l’inspiration en dehors de son domaine d’expertise. Tiens, par exemple : fouillons du côté de la littérature. C’est fou comme la littérature peut à ce point être stimulante. J’en veux pour preuve que mon premier album de bande dessiné a été l’adaptation du Procès (*) de Kafka. Et puisque nous parlons de Kafka, je songe à ce roman de Haruki Murakami que j’ai lu rien que pour son titre Kafka sur le rivage (**).

Il y a dans l’univers de cet auteur un je-ne-sais-quoi qui m’a tout de suite emballé. Non seulement son œuvre me touche mais, l’écrivain lui-même m’inspire du respect, car je me retrouve dans la façon qu’il a d’envisager le métier de romancier – remplacez « romancier » par « illustrateur » !

L’œuvre déjà : fantastique souvent, poétique surtout. Tout ralentit et devient propice à la rêverie. Les personnages de Murakami, un peu perdus, en quête d’un signe auquel se fier, s’abandonnent complètement, ouvrent des portes sur des ailleurs mystérieux, écoutent les chats parler et discutent avec des fantômes. Le rêve et la réalité se confondent, et créent une atmosphère d’une étrange douceur qui berce le petit cœur du lecteur. On plane à quinze mille en s’aérant les neurones au passage. Voilà de quoi nourrir l’imaginaire d’un créatif à l’inspiration asséchée.

Mais si Murakami rencontre un très grand succès partout dans le monde, il ne semble pas faire l’unanimité des critiques et de l’intelligentsia japonaise – et même française d’ailleurs. Il lui est reproché notamment d’être un écrivain un peu « gentil » – entendez par là « gros naïf » ! Et c’est là que l’écrivain nous enseigne une belle leçon sur la façon dont il conçoit son métier. Créatifs du monde entier, soyez attentifs, car ce qui va suivre pourrait bien vous aider à mieux appréhender votre métier !

Murakami débute sa carrière d’écrivain à l’âge de 30 ans, après avoir été gérant d’un bar de jazz à Tokyo. Sans jamais avoir écrit une seule ligne de sa vie, lui vient un jour l’envie d’écrire un roman. Là où la plupart d’entre nous aurait laisser filer l’idée, lui s’y colle toutes les nuits, après le boulot. Même pas peur ! Après six mois, il parvient au bout d’un premier roman. Pas un chef-d’œuvre, non ! Juste un premier texte écrit intuitivement, simplement parce qu’il a eu le courage d’écrire la première ligne et la force d’arriver à la dernière. La chance souriant aux audacieux, son texte retient l’attention d’un magazine littéraire japonais. Sa carrière d’écrivain est enclenchée. Première leçon : il n’y a pas d’âge pour commencer et pas de légitimité à avoir pour se lancer.

Écrire un premier roman soit ! Mais tenir dans la durée est une autre paire de manche. Murakami se donne comme règle d’écrire tous les matins, que ce soit cinq lignes ou cinq pages. Opiniâtre le Maître ! Les jours défilent et l’œuvre grandit. Pour tenir la longueur et rester en forme, il court tous les jours. Une autre de ses règles à laquelle il ne déroge jamais, considérant que cette échappatoire physique est nécessaire au bon équilibre de son activité professionnelle. La course comme métaphore physique de sa carrière d’écrivain ; avancer chaque jour un peu plus, développer son endurance, comprendre que rien n’est gagné d’avance, éprouver le plaisir de la distance parcourue et la fatigue du travail accompli. Cours Murakami, cours ! Deuxième leçon : un peu chaque jour, un pas après l’autre… et l’on respire à fond !

Mais Murakami comprend aussi que contrairement au sportif qui voit ses capacités diminuer avec l’âge, l’écrivain bénéficie du temps qui passe. Celui qui crée chaque jour a toute les chances de s’améliorer – même pour celui qui dessine avec ses pieds. Ne rien attendre d’immédiat, ou encore mieux, ne rien attendre du tout. Trente ans d’écriture auront fait de lui un écrivain lu par des millions de gens à travers le monde. Troisième leçon : faire confiance au temps, à condition de ne pas le laisser filer.

Et la question du succès vous me direz ! Les critiques positives ou négatives ? Les prix littéraires qu’il reçoit ou non ? Ce n’est pas son problème ! Il n’écrit pas pour plaire ou recevoir des éloges, il ne crée pas en fonction de ce que l’on peut attendre d’un écrivain ou d’un Japonais, il écrit parce qu’il répond à un besoin vital de s’exprimer. Là où on lui reproche de s’éparpiller dans les genres, lui décide, parce qu’il en éprouve le désir, d’écrire en plus des romans, des nouvelles, des essais, des enquêtes et traduit même des romans dans sa langue maternelle. Il est libre le Murakami ! Quatrième leçon : tracer sa route… sous les cerisiers en fleurs au Japon ou ailleurs, quoi qu’en disent les autres.

Est-il donc un grand écrivain ? De son point de vue, la question ne se pose pas. Il ne se considère pas comme un homme spécialement talentueux. Son seul talent c’est d’avoir l’envie, le courage d’écrire et de tenir la distance, en ayant une vie simple et sportive, en faisant chaque jour du mieux qu’il peut. C’est là tout son génie ! Et pour être appréciée à travers le monde, son œuvre touche probablement à l’universel.

Je conseille la lecture de ses romans bien sûr, mais surtout son essai  Profession romancier (***), dans lequel il décrit par le menu comment il vit son métier et où vous pourrez remplacer – je le répète pour ceux du fond qui roupillent – « romancier » par « illustrateur » ou tout autre métier créatif.

(*) Le Procès, d’après Kafka, Céka et Clod, éditions Akiléos

(**) Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami, éditions 10/18

(***) Profession romancier, de Haruki Murakami, éditions 10/18

Pour en savoir plus www.clod-illustrateur.fr

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Je suis illustrateur à Paris. Mon univers frais et coloré respire la bonne humeur et me permet d’illustrer à peu près tout de façon sympathique.
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